Je vous l'avais dit : ma passion, c'est l'écriture ! Alors, je vous offre une petite nouvelle, concoctée spécialement pour Halloween… BONNE LECTURE !!!

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    AU DIABLE, LA POLITESSE !

Je plonge ma cuillère dans la purée orange, une espèce de texture pâteuse et molle, une compotée sucrée à l’odeur désagréable, au goût infect. J’enfourne la première bouchée sous l’œil attentif de Nicole qui ne peut s’empêcher de murmurer en souriant :

  • Elle est bonne, n’est-ce pas ?

Si au moins elle avait la décence de se taire, mais non ! Je réponds pour la forme :

  • Excellente, Nicole !
  • Gardez un peu de place pour la tarte, ajoute-t-elle en en se levant avec difficulté.

 

Je la regarde se diriger vers la cuisine, la démarche lente ; ses cheveux blancs semblent trembloter au-dessus de sa frêle silhouette. Ma voisine n’est pas méchante, loin de là… C’est presque pire : elle est envahissante.

Je réfléchis à toute allure avant qu’elle ne revienne. M’en débarrasser. Voilà, c’est ça, il faut que je m’en débarrasse… J’entends son pas lourd traîner ses chaussons sur le carrelage de la cuisine, et puis le bruit d’un tiroir qu’on ouvre : elle cherche la pelle à tarte. Je regarde par la fenêtre : les feuilles rousses et dorées tapissent la pelouse du jardin commun à l’immeuble. C’est un bel automne, si doux, si tendre…

Dans le salon à l’odeur surannée, posée sur le large rebord de la fenêtre, une grosse citrouille évidée : celle dont Nicole a utilisé la chair orange pour confectionner la mixture trop sucrée que je viens d’avaler, ainsi que la tarte qu’elle est en train de découper dans le fond de sa cuisine. Écœurante, elle aussi… un goût doucereux qui vire à l’aigre, et empire d’année en année. Mais pour une fois, je vais y échapper, même si je sais que ce que je m’apprête à faire n’est pas très joli…

 

Tout à coup, les paroles de ma mère me reviennent en mémoire : « Tu réagis toujours de façon exagérée, Morgane ! ». J’aimerais l’y voir, à ma place, affligée d’une voisine qui l’espionne du matin jusqu’au soir, une Nicole qui l’agrippe par la manche tous les jours pour lui raconter les potins du quartier aussi insipides qu’inutiles, quand je rentre du travail à demi-morte de fatigue. Oui, j’aimerais l’y voir… obligée d’ingurgiter cette mixture orange « par politesse, Morgane ». Voilà ce que ma mère m’a appris : la politesse.

Comme si ça servait à quelque chose ! J’en ai avalé, des tartes d’Halloween et des bûches de Noël « par politesse », bu des coupes de champagne aussi, toujours « par politesse », et je me suis mariée. Oui, parfaitement : je me suis mariée pour cette raison, pour ne pas froisser Pierre-Jean, parce qu’il m’avait offert cette magnifique bague ornée d’un diamant et il m’avait semblé entendre un mauvais vent souffler à mon oreille : « Dis oui, Morgane… épouse-le, c’est la moindre des politesses ! ».

Six mois plus tard, je demandais le divorce d’une façon fracassante, brisant un vase le soir de Noël, et ma mère avait prononcé ces mots : « Tu réagis toujours de façon exagérée, Morgane ! ».

***

J’entends les pas qui se rapprochent, sors en vitesse le flacon de mon sac. J’hésite à peine, quelques instants, me dis en un éclair : « Au diable, la politesse ! ». Les mots de ma mère martèlent ma tête, cognent mon front de plus en plus fort : « Tu réagis toujours de façon exagérée, Morgane ! ».

En versant l’arsenic dans la tasse de Nicole, je pense qu’au fond, ma mère n’a pas tout à fait tort…

UNE NOUVELLE rédigée par Solange Schneider, sous le pseudonyme Zalma

Copyright Solange Schneider-Zalma

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